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Faits d’hiver | Songlines
08 Fév - 10 Fév 2018

FESTIVAL FAITS D'HIVER à l'ATELIER DE PARIS / CDCN

REVIEW : PARIS ART

JOANNE LEIGHTON
Avec Songlines, la chorégraphe Joanne Leighton livre une pièce chorégraphique aux limites de l’expérience chamanique. Traduisant la notion de chant des pistes, ce processus aborigène de création et transmission de la mémoire par la marche, Songlines se penche sur la mémoire de la danse.

Chorégraphe belge d’origine australienne, Joanne Leighton (Wldn) développe une danse imprégnée d’écriture et de Land Art. Avec, au croisement de ces cultures : la marche. Comme pratique corporelle et spirituelle. Après son spectacle 9000 Pas, qui mettait en scène six interprètes lancés dans une longue marche hypnotique, sur un sol couvert de sel, au son des percussions de Steve Reich, Joanne Leighton présente Songlines. À l’instar du nom de sa compagnie, rendant hommage au Walden du romancier américain Henry David Thoreau, ce spectacle n’est pas sans lien avec l’écriture. Car Songlines, c’est aussi le « chant des pistes ». Autrement dit, une manière de dessiner la mémoire par le corps, par la marche. Une inscription des souvenirs collectifs dans le paysage. Au travers de la notion de chant des pistes, qui donne notamment son titre à l’un des écrits les plus célèbres de l’écrivain-voyageur Bruce Chatwin (The Songlines, 1987).

Songlines de Joanne Leighton : la marche comme production de mémoire
Avec ce nouveau spectacle, Joanne Leighton reprend ainsi à l’écriture la notion de Songlines. Et ce, pour la rejouer à travers les corps de sept danseurs. Le chant des pistes (de Bruce Chatwin) et les pistes de rêves (de Barbara Glowczewski) traduisent une notion de spatialisation de la mémoire par le corps. Notamment dans les cultures aborigènes australiennes. Et dans la veille comme dans le rêve, la marche spatialise la mémoire en intriquant histoires, lieux et mouvements. Autant de chorégraphies qui, à leur tour, se transmettent d’individu en individu. Fondant ainsi un cheminement mémoriel moins linéaire que distribué, Joanne Leighton re-déploie l’écriture. Aussi bien dans le corps des danseurs que dans l’espace scénique. Comme un contrepoids à la conception moderne de la mémoire, donnée pour abstraite et linéaire. Pièce pour sept interprètes, Songlines prolonge ainsi 9000 Pas, sur une composition musicale de Terry Riley (In C).

Entre espace chorégraphique et chant des pistes : la danse comme mémoire actée
Si la notion de chant des pistes est associée, chez les aborigènes australiens, à la transmission mémorielle des sites, avec Joanne Leighton, Songlines devient transmission d’une mémoire chorégraphique. Le désert, ici, c’est le plateau de danse. Un espace vide, mais plein. Entre rêve et mémoire la chorégraphie fait apparaitre des histoires, des poésies, des trajectoires, des souvenirs. Incantatoire et incarné, Songlines répète et rejoue, comme la musique de Terry Riley, des séries de mouvements. La répétition finissant alors par générer une forme de rituel, un « totem en mouvement laissant une trace visuelle et sonore » (Joanne Leighton). Quelque chose qui génère du chemin, de la mémoire, de la réécriture. Avec ses bifurcations, ses sauts, ses décalages et embranchements féconds ou dévastateurs. Exploration de la fabrique mémorielle, Songlines, de Joanne Leighton, réévalue l’écriture chorégraphique. Avec un spectacle en forme d’expérience presque hypnotique, limitrophe du rêve et de la veille.